Doel. Village hanté, vivant. Le texte.

Doel. Un village hanté, vivant. Le texte.

A destination des personnes malentendantes, vous trouverez ci-dessous le texte de notre podcast de six minutes consacré à Doel, village fantôme belge, coincé entre la centrale nucléaire du même nom et le port d’Anvers qui ne demande qu’à s’agrandir.

Un article, un reportage et un podcast signés Audry Hantson.

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Le contexte

Doel, à quelques kilomètres au nord d’Anvers, à la frontière avec les Pays-Bas. Nous connaissons bien ce nom, si souvent associé à la centrale nucléaire. De toutes les centrales d’Europe, Doel est située dans la région avec la plus haute densité de population. En 2015, on constate que les cuves des réacteurs sont touchées par plus 16.000 microfissures et durant quelques mois, à de nombreuses reprises, la centrale occupe la une des médias. Elle inquiète sérieusement la population belge, au même titre que les autres centrales vieillissantes. 


Au moment d’écrire ce texte, six ans plus tard, je me rends compte que je n’ai pas le souvenir d’avoir lu ou entendu que tout est rentré dans l’ordre, que les fissures sont réparées ou qu’elles ne posent plus de réels problèmes. Les réponses officielles relayées dans la presse sont très floues ou contradictoires pour moi. Parfois sous forme d’un papier ici ou là, un peu d’inquiétude transparaît dans la presse, mais au fil du temps la population belge s’en est malheureusement détournée, comme habituée. D’autres préoccupations plus pressantes, comme le coronavirus, occupent maintenant les esprits. 

La centrale, elle, elle est toujours là.

Mais, si je vous parle de Doel aujourd’hui c’est pour toute autre chose. Car ce paisible village ne vit pas uniquement à l’ombre des réacteurs…


Une des routes principales qui mènent au village est coupée par un pont levant qui interrompt le trafic de très longues minutes plusieurs fois par jour, pour laisser passer de gros bateaux, des très gros bateaux. Doel, se situe près d’un port, près du port d’Anvers. Deuxième port d’Europe, géant industriel. En bloquant l’une des voies de circulation menant au village, il en rythme en quelque sorte le flux sanguin.

Au début des années 2000, l’infrastructure portuaire veut s’étendre et décide de placer un grand bassin… là où se trouve le village. Un bassin tellement grand que rien du village ne devrait subsister…

Les habitants sont priés de partir, les maisons sont rapidement rachetées par le gouvernement flamand. En 2003 l’école ferme ses portes et la dernière ligne de bus arrête de fonctionner. Les administrations ne vont pas tarder, elles aussi, à fermer.

Vidée de ses commerces et de ses habitants, la ville n’a plus, en quelque sorte, qu’à attendre la mort.

La situation actuelle

Depuis les rues sont vides, enfin presque vides, car quelques habitants résistent, un peu comme dans Asterix. En effet, une vingtaine de personnes continuent à habiter sur place. Les occupants luttent et tentent de repousser ou d’annuler les grands projets d’extension du tentaculaire port d’Anvers.

Les années passent, les procédures se multiplient, de recours en suspension, les travaux ne commencent pas et Doel devient une sorte de village fantôme. 

Au fil du temps, de plus en plus de maisons vides constituent autant de superbes terrains de jeux nocturnes pour les tagueurs ou les urbexeurs, ces artistes et ces explorateurs urbains qui affectionnent les lieux abandonnés, vides de toute activité humaine.

Les activités nocturnes deviennent diurnes, les streets artistes s’engaillardissent et ils ne craignent plus vraiment la réprimande. Tout s’étale au grand jour, vandalisme et dégradation.

Coronavirus et haut-lieu du street art

En 2020, arrive la crise mondiale du coronavirus. Les Belges ne peuvent plus voyager à l’étranger et redécouvrent, un peu malgré eux, le plaisir de visiter leur propre pays.

Sans s’y attendre, Doel devient alors une destination de choix pour ces voyageurs d’un jour. 

Poussés par leur curiosité, des Néerlandais, des Belges viennent découvrir ce village abandonné. Il visitent ces rues aux maisons barricadées, recouvertes de graffitis et de tags. Le bouche-à-oreille fonctionne à merveille, le village abandonné devient un haut lieu du street art graphique, il sert de décor idéal pour de nombreux clips de hip-hop.

En quelques mois, le nombre de touristes décuple.

La curiosité des uns fait sans nul doute le malheur des autres. Le malheur de ces quelques occupants résistants qui doivent se sentir observés comme des animaux dans une réserve et qui sont obligés de poser, ici et là, de petits écriteaux signalant que leur maison est habitée et que, comme dans une ultime imploration, il ne faut pas la dégrader.

Ils doivent se battre sur deux fronts, contre l’administration et contre le pillage, la délinquance.

Ce qui est paradoxal lorsque l’on visite ce village, c’est que le grand nombre de touristes, dont beaucoup roulent à vélo, et le peu de voitures sur place, donne l’illusion d’un village occupé, vivant, voire même festif, on se croirait à une journée “sans auto”… alors que l’immense majorité des maisons est désespérément vide.

Un futur pour Doel ?

Entre-temps, les projets pharaoniques du port d’Anvers sont revus à la baisse, ils sont adaptés… le village pourra normalement être sauvé… Le village ? Ce qu’il en reste… une coquille vide, une coquille vide touristique.

En mars 2021, convaincu, le gouvernement flamand annonce qu’il étudie la possibilité de repeupler le village tout en implantant une activité portuaire continue, à proximité.

Tout est en œuvre pour que Doel puisse revivre de ses cendres.

Doel va donc renaître grâce à la ténacité de quelques habitants, grâce à une poignée de résistants qui ont réussi à défendre leur village… même s’il ne ressemble plus à l’endroit qu’ils ont aimé, même s’il ne ressemble plus à l’endroit dans lequel ils ont grandi.

Espérons que lorsqu’il sera définitivement sauvé, ce village reçoive encore autant de visites, de touristes, et que la nouvelle économie locale puisse alors profiter… que le village renaisse réellement de ses cendres.

Mais cela ne sera probablement pas le cas, sauf si, d’aventure, l’intérêt pour le street art est maintenu, en laissant pourquoi pas une ou deux rues, voire un quartier dans leur état actuel et en laissant la jeunesse et les touristes, le photographier, le peindre, le vivre et l’occuper comme bon leur semble.

Les résistants de la première heure et les nouveaux arrivants seront-ils d’accord pour défendre ce nouveau Doel ? Si différent du village historique. Seul l’avenir nous le dira.

Un avenir ? Avec ou sans centrale ?Si avenir il y a, car la question de la centrale nucléaire est toujours actuelle, elle. 


Notre vidéo-podcast sur Doel

Ci-dessous la vidéo, le podcast “Doel, village hanté, vivant”.

C’était :
Doel, village hanté vivant.
Un reportage little tower.
Août 2021
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